Interview par Patrick Foulhoux
(non publiée)


Rappelles-nous quand tu as débuté ? Pourquoi seul ?

Je suis monté pour la première fois seul sur scène en Février 1997. C’était au Krakatoa à Mérignac près de Bordeaux. Je jouais devant Daniel Darc et Joseph Arthur. Cela va donc faire sept ans maintenant. Mais les choses avait commencé bien avant pour moi. Un an avant cette fameuse soirée je quittais le groupe TC Walk au sein duquel je tenais la batterie pour me consacrer entièrement à mes propres compos. Cela faisait un certain temps que je n’arrivais pas à faire passer ce que je ressentais en tant que « simple » membre d’un groupe. Il fallait que je bouleverse tout ce que j’avais appris jusqu’alors.
J’étais fan de G.Love and Special Sauce, de Jon Spencer, du « one foot in the grave » de Beck, de Morphine et des Chrome Cranks. Doo Rag et Deche Dans Face tenaient également une haute place. Paradoxalement, à part The Gories, je n’étais pas à l’époque un très grand adepte du son « garage ». C’est venu plus tard. Il fallait que cela groove un peu et G. Love était un exemple passionnant de rencontre de toutes ces références, le groove en plus. Sur le sujet, ma tournée quelques années plus tard avec André Williams me permit de mieux comprendre tout cela.
La première fois que je suis monté seul sur scène c’était plus par défi, une sorte de happening velvetien, un jeu. A Bordeaux, on ne parlait que des duos ( Deche Dans Face, Belly Button…), je proposais donc une alternative…et j’ai continué.

Tu avais disparu de la circulation depuis quelques temps, que s'est-il passé ?

Je n’étais pas mort. Bien au contraire. Je n’ai pas arrêté de produire pendant deux ans. J’ai donné quelques concerts à droite à gauche en France et en Belgique, en Suisse et en Angleterre. En fait je préparais le nouvel album. Je me suis fait un peu «balader» par quelques filous de majors et autres éditeurs. Enfin j’ai produis d’autres artistes et créer ma propre petite collection de disque, une sorte d’anti label (Les Disques Atomic). J’ai rencontré des artistes merveilleux comme John Parish qui m’ont redonné confiance. J’ai également participé au premier album de Frandol (Oulipop chez Wagram ) l’ex chanteur des Roadrunners.
J’ai vu arriver la déferlante The Strokes / White Stripes / Datsuns etc… et les gens disaient autour de moi «Ben, et toi Petit Vodo, t’es où ?». Le chemin dans lequel je me suis engagé est hors mode. Je me fous de savoir si il me faut sortir un album à tel ou tel moment parce que le monde des affaires a décidé de faire d’une époque un style artistique. Je fais du rock and roll et du nu-blues depuis des années. Cette année, ce n’est pas mon retour auquel on va assister, c’est juste un jalon supplémentaire dans ma création. Et celui là il va faire mal !

Il se murmurait un temps, que tu avais été approché par des labels anglais. C'est tombé à l'eau ?

Ce ne sont pas des murmures. J’ai sorti plus de disques en Angleterre qu’en France : Deux albums et deux simples chez Butcher's Wig (la bande de Penthouse) dont un qui est resté classé longtemps dans les charts de la BBC, puis j’ai participé à l’album «Balling The jack» avec Tom Waits, Nick Cave, Moby, RL. Burnside…. Je suis tombé amoureux de Londres et de Holly Golightly. Bref, une vraie carrière anglaise. Les british ne connaissent pas le complexe français consistant à imaginer sa musique avant de la jouer. Non, ils vont au charbon ! J’aime leur entêtement. Les groupes gagnent que dalle mais c’est pas grave, ils y vont. Par ailleurs leur culture du rock and roll est presque innée. Partout en Angleterre, ça sent le rock et la soul, la pop et la punk music. Lorsque je joue là-bas j’ai l’impression que tout coule de source. Mais comme je suis un type compliqué et que malgré mes lointaines origines tchèques je me sens profondément français, j’ai choisi de tenter de proposer une autre idée du rock français…en France.

Le nouvel album est surprenant, on se demande comment tu vas traduire toutes ces orchestrations sur scène ? Peut-être auras-tu un groupe autour de toi désormais ou privilégieras-tu la technologie de pointe ?

Je ne dévoilerais pas ici tous mes secrets pour la scène. Je pense sérieusement à un duo de filles qui m’accompagnerait sur scène (basse/batterie ou guitare/batterie). Si parmi les lectrices il y en a qui sont intéressées, qu’elles m’écrivent au plus vite.
Disons que pour le moment il y a un tout petit peu de technologie et beaucoup d’huile de coude. Certes je ne joues pas « exactement » toutes les orchestrations que les moyens du multi piste en studio m’ont permis lorsque je suis sur scène. Pour moi les deux activités sont complémentaires et se rejoignent dans la tension, la fougue. Mais je me suis efforcé de coller le plus possible à l’album car je pense qu’il se compose de bonnes « chansons ». Le public doit se retrouver dans la play liste de scène et tout à la fois redécouvrir les titres. La scène c’est avant tout un spectacle vivant, ou tout se construit dans l’échange entre l’artiste et le public. Ca parait « ringard » comme discours mais j‘ai toujours pensé mes concerts ainsi. Peut-être et justement parce que je suis seul sur la scène... ou presque.

Ce nouvel album est clairement orienté vers le Blues Explosion via la soul music. Tu ne couperas pas à cette comparaison. Assumes-tu totalement ou vas-tu te défausser ou botter en touche en sortant un joker de ta manche ? Et lequel ? En même temps, quand j'entends "Paw paw", j'entends Ian Dury & Doo Rag pour un morceau strictement blues ! Va savoir pourquoi !

Ah les références… C’est bien pratique. Ca rassure, ça classe. Oui j’aime le blues explosion, oui j’aime Ian Dury, oui, oui, oui. Une fois que l’on a dit ça, on n’est pas avancé. Il n’y a pas de joker dans ma manche. Je suis tout cela. Mais tous les artistes cités n’ont pas le monopole du bon goût rock and roll ! «Paw Paw» est plus un hommage à Hazil Adkins qu’à Doo Rag et Ian Dury mais ce que tu dis n’est pas faux et ça me plait.
Sincèrement, je pense que cet album va plus loin qu’auparavant dans la démarche. Je n’ai jamais espéré ressembler à tel ou tel artiste. Et de toutes manières si cela avait été le cas, j’aurais été noir. Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai jamais joué avec Jon Spencer, on n’a jamais été programmé ensemble dans une même soirée alors que j’ai très souvent joué avec toute l’écurie Fat Possum (Bob Log III, T-Model Ford, RL Burnside, Twenty Miles…). La soul est définitivement «noire», le rock and roll «blanc» (Elvis, have mercy of me), mais la nuit, tous les chats sont gris.

On sent que tu as de fortes velléités soul, n'es-tu pas muselé par ta solitude qui t'interdit de trop orchestrer ? D'ailleurs, la formule solo t'interdit-elle certaines choses sous prétexte que tu ne pourras absolument pas les reproduire sur scène ?

J’aime le rock and roll quand il balance, quand il me fait taper du pied. La soul musique noire perpétue la tradition des danses tribales. André Williams fut producteur à la Motown à ses débuts, il a travaillé avec Ike et Tina Turner, beaucoup l’ont oublié. Quand j’écoute Bo Diddley ou Screaming Jay Hawkins, il y a un déhanchement automatique de mon corps. C’est primal. RL. Burnside et ses petits amis de Fat Possum (Matthew Johnson et compagnie) font se rencontrer la soul et le blues dépouillé, le rap et le rock and roll. Jon Spencer l’a compris sur ACME. En tant que batteur, j’ai envie de faire danser l’auditeur. Il n’y a jamais eu de contradiction à mes yeux de proposer une expérience trash et dansante à la fois.
La formule «solo» m’interdit certains aspects de production mais n’enlève pas ma volonté d’être dans le déhanchement suggestif. Certains soir, le public rentre –à mon grand étonnement- dans un mouvement dansant. Surtout les filles….

Y a-t-il des chansons du disque qu'il te soit impossible de retranscrire en live ?

Non. Mais comme je l’ai dit tout à l’heure, il s’opère forcément des adaptations. Ceux qui veulent entendre exactement l’album lorsqu’ils viennent me voir, je leur suggère de rester chez eux et de passer le disque. Maintenant il est vrai qu’il y a certains titres qui ont tellement été travaillé en studio qu’il m’est très difficile d’en proposer une adaptation fidèle pour la scène. C’est le cas pour «Sunset», «Big Star» et «Soul Singer». Mais je travaille actuellement sur des versions adaptées à la scène, plus minimales et donc plus intenses.

As-tu jamais eu la remarque que la version live était réduite à sa plus simple expression par rapport au disque, ou inversement, que sur scène, telle ou telle chanson prenait une autre dimension ?

Si bien sûr. C’est la loi de la complémentarité. Et puis je pense qu’il existe plusieurs publics. Il y a ceux qui viennent voir un type qui joue de plusieurs instruments en même temps (ceux là se moquent parfois du style musical), ce ne sont pas les acheteurs principaux de mes disques, sauf peut-être les Belges et les Anglais. Puis il y a les aficionados du nu-blues et du rock and roll (mon public préféré), ils connaissent mes disques et possèdent une culture assez bonne de cette musique, culture récente souvent. Enfin, il y ceux qui ne savent pas (encore) si ils apprécient ou pas ma musique mais qui sentent en eux que mon travail ne peut se résumer à la catégorie «artiste de foire». Ce public m’intéresse, il me renvoie souvent à l’identité de mon travail et m’oblige à me remettre en question.
Je voudrais ajouter que mes chansons gagnent en qualité lorsqu’elles sont beaucoup jouées sur scène. C’est le cas pour «Sweet As A Nut». Voila un titre que j’ai écris il y a plus de trois ans lors d’une de mes tournées anglaises. Je l’ai interprété une bonne centaine de fois sur scène, l’ai enregistré une demi douzaine de fois pour enfin le poser sur mon nouvel album. On peut dire qu’il n’aurait pas eu cette qualité si je ne l’avais pas auparavant testé auprès de divers public. C’est pareil pour «Paw Paw».

La formule guitare batterie est courue ces temps-ci, syndrome White Stripes oblige et on peut dire de ta formule solo, que c'est une déclinaison du duo blues guitare batterie. La majorité des gens ignore qu'il y a de sérieux précédents et pour ta part, tu étais là avant White Stripes. Tu as donc traversé toute cette période, quel constat en fais-tu ? Penses-tu que les Doo Rag et Dêche Dans Face d'aujourd'hui, se nomment Immortal Lee County
Killers et que, les White Stripes ayant mis plus de rock dans le moteur que de blues, ça a une répercussion ?

Je crois qu’il existe un «phénomène» de mode. J’ai tourné il y a cinq ans avec les County Killers, formule groupe, en Angleterre alors qu’ils venaient de signer un album chez Fat Possum (seul groupe européen sur le label). Il faut croire qu’à force de se frotter à l’écurie du Mississippi, ils en ont soustrait la substantifique moelle. Celle là même qu’avait déjà pris sous leurs bras les frère Bauher avec Twenty Miles.
Je pense également que si on veut toucher au plus près le blues dépouillé d’un Slim Harpo ou d’un Skip James (pour ne citer qu’eux) il faut très peu d’éléments. A ce titre, le plus beau duo reste James Taylor + Spam dans le T-Model Ford ! Les faux époux White l’ont bien compris. The Kills aussi. La meilleure formation actuelle à mes yeux c’est le duo The Black Keys qui eux ont absolument tout compris du blues, du rock and roll et de la soul musique noire. Je rêve de partir en tournée avec eux.

En écoutant le nouvel album, on entend que tu as certaines prétentions avec ce disque. Il est évident qu'il y a au-delà de l'investissement matériel, un vrai investissement personnel avec des morceaux qui ont longuement mûri, c'est ce qu'on ressent de l'extérieur. On sent que tu mises très gros avec cet album.

C’est vrai. Mais quel accouchement !!! Je n’ai jamais autant souffert ! Trois longues années de travail, des centaines d’heures de bandes, des aller-retours à Londres, des pistes abandonnées, des espoirs perdus et retrouvés… Bref la vie d’un album. Les titres ont mûris. Il existe une version plus «dance» de cet album et une autre plus «garage». Je vais les sortir plus tard dans une collection de disque qui s’appellera « RWD / Rare and Well Done » (3 volumes en tout). John Parish était volontaire pour produire certains des titres de la pré-production mais je n’ai pas réuni suffisamment de moyens financiers pour le payer correctement. Alors il est parti enregistrer aux States avec Tracy Chapman (attends que je l’attrape celle là !).
Les maisons de disque en France m’ont laissé tombé et ont tourné leurs yeux vers l’American Way of Life alors que dans un même temps Bush envoyait ces GI massacrer les gosses en Irak ! Je parle de cela dans «I am thinking right now» et de l’abandon des maisons de disques dans «Allright !». Je n’y vais pas de main morte. J’ai la haine et fuck l’hypocrisie.
Heureusement il reste encore quelques labels intègres. Même en France.
Et malgré tout cela, c’est vrai j’ai confiance dans cet album. Je l’écoute très souvent, il me touche et je l’espère trouvera son public en France et ailleurs. «Big Star» est une chanson très travaillé et très «au point». «Bo Crash» est le plus bel hommage que j’ai rendu à Bo Diddley.

Comment as-tu travaillé sur ce disque ? Seul ou as-tu eu recours à des tierces personnes pour des avis, jouer des parties ou autre ?

A la fois très seul et en même très accompagné. Je vais parler du «staff» Petit Vodo. Tout d’abord j’ai passé deux ans à enregistrer seul dans ma ferme des Landes, au grenier et dans ma chambre. Puis je suis allé tester les nouvelles compos sur scène. Je suis retourné chez moi pour réenregistrer les titres, entouré d’artistes qui me donnaient leurs avis dans un premier temps. Enfin, je suis entré en studio l’été dernier, près de Bordeaux et là j’ai fait appel à plusieurs personnes qui comptent pour moi.
Tout d’abord Eric Bling, mon meilleur ami et co-producteur d’une bonne partie de mes titres depuis sept ans. Je venais de produire son premier album solo (Eric Bling «Get Out Of Here», Les Disques Atomic) lorsqu’il est venu me rejoindre en studio . Il tient la slide guitare et chante avec moi sur «Sunset», et a co-mixé l’ensemble des titres. Puis il y a l’artiste Valoy qui me fait le son sur scène depuis trois ans. Notre amitié a mûri avec la genèse de ce disque. Il joue de la basse sur «Big Star» et du piano électrique sur «Sunset».
Puis les choristes : Nejma, magnifique fille du désert, et qui était déjà présente sur mon album précédent («69 Stereovox», Vicious Circle/Pias), elle partage le chant (et peut-être bien sa vie) avec une folle du label «K» (premiers Beck, Dub Narcotic etc…) au doux prénom de Valérie. Le duo s’appelle «Sporange». Elles préparent leur premier album au sein duquel je vais peut-être m’insérer. Enfin je ne serais pas complet si j’omettais de parler de la muse de cet album, Céline Jardel. Elle tient les chœurs avec Sporange et me susurre des mots doux sur «Sweet as a nut ». Je compte l’inviter sur scène avec moi cette année pour interpréter une version semi acoustique de «Big Star». Bien sur il y a eu d’autres personnes qui ont été primordiales sur cet album, Stan L. à la console, Hugo mon fils qui chante sur l’intro de «Soul Singer», Marion ma femme, etc.
Au départ je voulais que Dominic Sonic joue des guitares acoustiques et que Frandol vienne pousser la chansonnette avec moi sur un ou deux titres. Mais faute de thunes, je n’ai pu les faire venir. C’est partie remise.

Comment peut-on en étant seul, être sûr de son truc ?

On ne peut pas. Mais la question est valable également pour un groupe. Il n’y a pas de secret, pas d’astuce. Il y a la conviction, la hargne, le plaisir et le travail. Le reste c’est de la communication. Je reste convaincu par le bien fondé de ce que j’ai entrepris en tant qu’artiste. Le fait d’être seul ou pas est accessoire. J’ai mille envies artistiques. Dans mes veines coule un flux continu de projets. Combien même personne ne voudrait de mes disques, je reste entier et heureux.