Interview
par Patrick Foulhoux
Je suis monté pour la première fois seul sur scène
en Février 1997. C’était au Krakatoa à Mérignac
près de Bordeaux. Je jouais devant Daniel Darc et Joseph Arthur.
Cela va donc faire sept ans maintenant. Mais les choses avait commencé
bien avant pour moi. Un an avant cette fameuse soirée je quittais
le groupe TC Walk au sein duquel je tenais la batterie pour me consacrer
entièrement à mes propres compos. Cela faisait un certain
temps que je n’arrivais pas à faire passer ce que je ressentais
en tant que « simple » membre d’un groupe. Il fallait
que je bouleverse tout ce que j’avais appris jusqu’alors.
Tu avais disparu de la circulation depuis quelques temps, que s'est-il passé ?
Je n’étais pas mort. Bien au contraire. Je n’ai pas
arrêté de produire pendant deux ans. J’ai donné
quelques concerts à droite à gauche en France et en Belgique,
en Suisse et en Angleterre. En fait je préparais le nouvel album.
Je me suis fait un peu «balader» par quelques filous de
majors et autres éditeurs. Enfin j’ai produis d’autres
artistes et créer ma propre petite collection de disque, une
sorte d’anti label (Les Disques Atomic). J’ai rencontré
des artistes merveilleux comme John Parish qui m’ont redonné
confiance. J’ai également participé au premier album
de Frandol (Oulipop chez Wagram ) l’ex chanteur des Roadrunners. Il se murmurait un temps, que tu avais été approché par des labels anglais. C'est tombé à l'eau ? Ce ne sont pas des murmures. J’ai sorti plus de disques en Angleterre qu’en France : Deux albums et deux simples chez Butcher's Wig (la bande de Penthouse) dont un qui est resté classé longtemps dans les charts de la BBC, puis j’ai participé à l’album «Balling The jack» avec Tom Waits, Nick Cave, Moby, RL. Burnside…. Je suis tombé amoureux de Londres et de Holly Golightly. Bref, une vraie carrière anglaise. Les british ne connaissent pas le complexe français consistant à imaginer sa musique avant de la jouer. Non, ils vont au charbon ! J’aime leur entêtement. Les groupes gagnent que dalle mais c’est pas grave, ils y vont. Par ailleurs leur culture du rock and roll est presque innée. Partout en Angleterre, ça sent le rock et la soul, la pop et la punk music. Lorsque je joue là-bas j’ai l’impression que tout coule de source. Mais comme je suis un type compliqué et que malgré mes lointaines origines tchèques je me sens profondément français, j’ai choisi de tenter de proposer une autre idée du rock français…en France. Le nouvel album est surprenant, on se demande comment tu vas traduire toutes ces orchestrations sur scène ? Peut-être auras-tu un groupe autour de toi désormais ou privilégieras-tu la technologie de pointe ? Je
ne dévoilerais pas ici tous mes secrets pour la scène.
Je pense sérieusement à un duo de filles qui m’accompagnerait
sur scène (basse/batterie ou guitare/batterie). Si parmi les
lectrices il y en a qui sont intéressées, qu’elles
m’écrivent au plus vite. Ce nouvel album est clairement orienté vers le Blues Explosion via la soul music. Tu ne couperas pas à cette comparaison. Assumes-tu totalement ou vas-tu te défausser ou botter en touche en sortant un joker de ta manche ? Et lequel ? En même temps, quand j'entends "Paw paw", j'entends Ian Dury & Doo Rag pour un morceau strictement blues ! Va savoir pourquoi !
Ah les références… C’est bien pratique. Ca
rassure, ça classe. Oui j’aime le blues explosion, oui
j’aime Ian Dury, oui, oui, oui. Une fois que l’on a dit
ça, on n’est pas avancé. Il n’y a pas de joker
dans ma manche. Je suis tout cela. Mais tous les artistes cités
n’ont pas le monopole du bon goût rock and roll ! «Paw
Paw» est plus un hommage à Hazil Adkins qu’à
Doo Rag et Ian Dury mais ce que tu dis n’est pas faux et ça
me plait. On sent que tu as de fortes velléités soul, n'es-tu pas muselé par ta solitude qui t'interdit de trop orchestrer ? D'ailleurs, la formule solo t'interdit-elle certaines choses sous prétexte que tu ne pourras absolument pas les reproduire sur scène ?
J’aime le rock and roll quand il balance, quand il me fait taper
du pied. La soul musique noire perpétue la tradition des danses
tribales. André Williams fut producteur à la Motown à
ses débuts, il a travaillé avec Ike et Tina Turner, beaucoup
l’ont oublié. Quand j’écoute Bo Diddley ou
Screaming Jay Hawkins, il y a un déhanchement automatique de
mon corps. C’est primal. RL. Burnside et ses petits amis de Fat
Possum (Matthew Johnson et compagnie) font se rencontrer la soul et
le blues dépouillé, le rap et le rock and roll. Jon Spencer
l’a compris sur ACME. En tant que batteur, j’ai envie de
faire danser l’auditeur. Il n’y a jamais eu de contradiction
à mes yeux de proposer une expérience trash et dansante
à la fois. Y a-t-il des chansons du disque qu'il te soit impossible de retranscrire en live ? Non. Mais comme je l’ai dit tout à l’heure, il s’opère forcément des adaptations. Ceux qui veulent entendre exactement l’album lorsqu’ils viennent me voir, je leur suggère de rester chez eux et de passer le disque. Maintenant il est vrai qu’il y a certains titres qui ont tellement été travaillé en studio qu’il m’est très difficile d’en proposer une adaptation fidèle pour la scène. C’est le cas pour «Sunset», «Big Star» et «Soul Singer». Mais je travaille actuellement sur des versions adaptées à la scène, plus minimales et donc plus intenses. As-tu jamais eu la remarque que la version live était réduite à sa plus simple expression par rapport au disque, ou inversement, que sur scène, telle ou telle chanson prenait une autre dimension ?
Si bien sûr. C’est la loi de la complémentarité.
Et puis je pense qu’il existe plusieurs publics. Il y a ceux qui
viennent voir un type qui joue de plusieurs instruments en même
temps (ceux là se moquent parfois du style musical), ce ne sont
pas les acheteurs principaux de mes disques, sauf peut-être les
Belges et les Anglais. Puis il y a les aficionados du nu-blues et du
rock and roll (mon public préféré), ils connaissent
mes disques et possèdent une culture assez bonne de cette musique,
culture récente souvent. Enfin, il y ceux qui ne savent pas (encore)
si ils apprécient ou pas ma musique mais qui sentent en eux que
mon travail ne peut se résumer à la catégorie «artiste
de foire». Ce public m’intéresse, il me renvoie souvent
à l’identité de mon travail et m’oblige à
me remettre en question. La
formule guitare batterie est courue ces temps-ci, syndrome White Stripes
oblige et on peut dire de ta formule solo, que c'est une déclinaison
du duo blues guitare batterie. La majorité des gens ignore qu'il
y a de sérieux précédents et pour ta part, tu étais
là avant White Stripes. Tu as donc traversé toute cette
période, quel constat en fais-tu ? Penses-tu que les Doo Rag
et Dêche Dans Face d'aujourd'hui, se nomment Immortal Lee County
Je crois qu’il existe un «phénomène»
de mode. J’ai tourné il y a cinq ans avec les County Killers,
formule groupe, en Angleterre alors qu’ils venaient de signer
un album chez Fat Possum (seul groupe européen sur le label).
Il faut croire qu’à force de se frotter à l’écurie
du Mississippi, ils en ont soustrait la substantifique moelle. Celle
là même qu’avait déjà pris sous leurs
bras les frère Bauher avec Twenty Miles. En écoutant le nouvel album, on entend que tu as certaines prétentions avec ce disque. Il est évident qu'il y a au-delà de l'investissement matériel, un vrai investissement personnel avec des morceaux qui ont longuement mûri, c'est ce qu'on ressent de l'extérieur. On sent que tu mises très gros avec cet album.
C’est vrai. Mais quel accouchement !!! Je n’ai jamais autant
souffert ! Trois longues années de travail, des centaines d’heures
de bandes, des aller-retours à Londres, des pistes abandonnées,
des espoirs perdus et retrouvés… Bref la vie d’un
album. Les titres ont mûris. Il existe une version plus «dance»
de cet album et une autre plus «garage». Je vais les sortir
plus tard dans une collection de disque qui s’appellera «
RWD / Rare and Well Done » (3 volumes en tout). John Parish était
volontaire pour produire certains des titres de la pré-production
mais je n’ai pas réuni suffisamment de moyens financiers
pour le payer correctement. Alors il est parti enregistrer aux States
avec Tracy Chapman (attends que je l’attrape celle là !). Comment as-tu travaillé sur ce disque ? Seul ou as-tu eu recours à des tierces personnes pour des avis, jouer des parties ou autre ?
A la fois très seul et en même très accompagné.
Je vais parler du «staff» Petit Vodo. Tout d’abord
j’ai passé deux ans à enregistrer seul dans ma ferme
des Landes, au grenier et dans ma chambre. Puis je suis allé
tester les nouvelles compos sur scène. Je suis retourné
chez moi pour réenregistrer les titres, entouré d’artistes
qui me donnaient leurs avis dans un premier temps. Enfin, je suis entré
en studio l’été dernier, près de Bordeaux
et là j’ai fait appel à plusieurs personnes qui
comptent pour moi. Comment peut-on en étant seul, être sûr de son truc ? On
ne peut pas. Mais la question est valable également pour un groupe.
Il n’y a pas de secret, pas d’astuce. Il y a la conviction,
la hargne, le plaisir et le travail. Le reste c’est de la communication.
Je reste convaincu par le bien fondé de ce que j’ai entrepris
en tant qu’artiste. Le fait d’être seul ou pas est
accessoire. J’ai mille envies artistiques. Dans mes veines coule
un flux continu de projets. Combien même personne ne voudrait
de mes disques, je reste entier et heureux.
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