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50
ANS D’HISTOIRE
DU ROCK À BORDEAUX
par Denis Fouquet,
historien
et musicien,
éditions CASTOR ASTRAL

PETIT
VODO
Little Big Man
C’est cycliquement la même chose ! Chaque mort annoncée
du rock n’roll accouche de son sauveur. Depuis la genèse,
l’élu divin génétiquement parfait purifie
les saintes onctions, impose sa marque personnelle et finit béatifié
au côté du père. Bordeaux ne fait pas exception
à la règle : sont apparus sous la Lune du Port les Kick,
Kid Pharaon, Dèche Dans Face… qui ont, par tempérament
iconoclaste, fait taire les imprécateurs. Héritier de
cette caste, adepte lui aussi du « Do it yourself », Petit
Vodo apporte sa contribution singulière au renouveau des genres.
Génétiquement modifié par les courants apparus
à la fin du précédent siècle (électro,
garage, lo-fi, noise…) mais authentique créateur puisant
aux racines archaïques du blues, il décape au karcher sonique
la carapace maintes fois calcifiée du rock. A la manière
d’un Mickael J. Fox guitar-hero dans Retour vers le Futur versus
1, capable à lui seul de développer l’énergie
d’un combo de trash metal, Vodo vous allume une salle en deux
tours de manivelle. L’ovni monté sur ressort est apparu
sur la scène en 1997. Il a franchi la barrière séculaire
en totalisant un nombre respectable de concerts de part le monde, une
pléiade d’albums plutôt encensés, avec en
prime l'amitié indéfectible de quelques références
universelles du blues et du rock. Petit Vodo « One man band »
porte la marque singulière des grands.
L'ennui pour l'historiographe, c'est sur quelle planète réellement
le situer ? Boulimique de sensations, Sébastien Chevalier alias
Petit Vodo ratisse large au niveau des étiquettes. Auto-collées
au revers de son veston ou tamponnées à l’encre
journalistique, celles-ci résument à peu près toutes
les pièces du puzzle rock n’roll des années 90.
Rassemblées sous le concept à la fois moderne et archaïque
de « nu-blues », ces appellations contrôlées
pourraient être interprétées comme une nième
stratégie de sortie de crise. Si on ne peut ni ôter à
l’homme sa faconde intellectuelle, ni au showman son sens du spectaculaire,
c’est bien le cœur d’un vrai bluesman qui pulse sous
les pleins feux de la scène comme dans l’intimité
du studio ; une identité que lui refusent toujours certains puristes
français du Chicago blues. Les âmes solitaires arpenteuses
d’estuaires comme John Lee Hooker, Billy Childish, Bo Diddley,
RL Burnside ou Tom Waits habitent pourtant notre homme. Outre ces affiliations
souvent évoquées, les influences qu’il aime aussi
citer sont celles des Jon Spencer Blues Explosion, Beck, Calexico, Hell's
Kitchen, Stooges, Chet Baker, Nick Cave, jusqu’à André
Williams, vieux briscard de la Motown dont le bordelais a fait avec
succès les premières parties... Autant de figures au travers
desquelles on pourrait se perdre pour définir un sujet qui aspire
avant tout au vent de la liberté.
Seul en scène mais épaulé par une équipe
technique prévoyante, Little Big Man manie l’art de la
performance éclectique. Au commande d’une véritable
usine à sons acoustiques et électriques, le musicien sait
optimiser les possibilités de son matériel. L’utilisation
de l’électronique, notamment du « sampler loop »,
pédale miracle qu’emploient aujourd’hui beaucoup
de solistes, lui permet d’enregistrer, de reproduire et de distordre
sa voix et sa guitare quasiment à l’infini. La batterie,
toujours présente à ses côtés, occupe aussi
un espace sonore conséquent. Agrémenté de bruitages
noisy, d’extraits de conversations ou d’éléments
pris à la volée avec un dictaphone, son happening généreux
et un brin « bordélique » fait des miracles.
Dadaïsme
passionnel
Pour réaliser le grand écart entre le public acculturé
du blues et la mouvance festive du punk, il faut être sacrément
azimuté du bocal ou (et) posséder des qualités
peu communes. On penche tout de même pour la deuxième solution
lorsqu’on observe de plus près l’histoire du bonhomme.
Avant de créer son personnage de Petit Vodo (nom qu'il prend
en hommage à son grand-père tchèque réfugié
politique), Sébastien Chevalier émarge du côté
des studieux hyperactifs. Kaléidoscopique, son univers créatif
lui vient autant de sa formation de plasticien puisant sa matière
aux sources du dadaïsme, du pop art et du Bauhaus, de son goût
pour la poésie de Rainer Maria Rilke ou de son amour du cinéma,
de Murnau à Clint Eastwood, que des musiques érudites
ou populaires. De ce côté du spectre, Sébastien
reçoit ses premières émotions de la galaxie pop
et rock des années 70 et 80 (Highway to Hell d'AC/DC, premier
vinyl acheté en 79 à l'age de 10 ans, mais aussi Kinks,
Animals, Stones et Beatles…). Transmis d’abord par son père
joueur de six cordes puis développés à la batterie
au travers d’études plus poussées (rock, blues,
jazz…), ces couleurs et ces rythmes forgent la palette du futur
créateur. Mais cette première immersion n'aurait peut
être pas abouti à l'éclosion de son art sans le
sel des rencontres qui, filtré au travers des voyages, ont réveillé
en lui le cri primal du blues.
Du
crocodile au FAIR
Pour Sébastien, l'aventure commence avec The Crocodile Walk,
band fondé en 1993 autour d'un répertoire blues et rock.
Il y rencontre notamment celui qui deviendra l'un de ses plus proches
collaborateurs, Eric Bling, guitariste passionné de blues des
années 20. Avant de splitter trois ans plus tard, le combo enregistre
un disque sous le nom de TC Walk. Suite à cette expérience
groupale, Sébastien, avec l'aide d'Eric, va au bout des possibilités
de son 4 pistes et produit un nombre conséquent de maquettes
"bricolées" à la mode garage. L'une d'entre
elles sert d'étincelle à la carrière de Petit Vodo
qui débute sur la scène du Krakatoa en première
partie de Joseph Arthur, chanteur de Taxi Girl, grâce aux bons
soins de Didier Estèbe. L'envol semble se confirmer, notamment
avec les premières parties d'Urban Dance Squad effectuées
peu de temps après. Invité à participer au fameux
concert Un jour à Bordeaux organisé par Noir Désir
en 1997, le talent du grand petit homme est fortement remarqué.
La suite se décline en 1998 sous la forme d'un premier album,
Monom, enregistré en trois jours (et trois nuits, il va sans
dire !) à la Grosse Rose sous les manettes de Ted, ingé-son
de Noir Désir. Parallèlement, deux labels vont s'intéresser
à la production de Petit Vodo : l'un français, Vicious
Circle sous la houlette de Philippe Couderc, et l'autre anglais, Butcher's
Wig Records, branché par l’intermédiaire de Penthouse,
un combo londonien croisé sur la route des concerts. Butcher's
Wig sort consécutivement un single « Somebody's Dream »
et une version remasterisée de Monom avec deux titres inédits
par rapport à l’édition française. Au mois
de septembre de cette année 98 décidément fructueuse,
Sébastien obtient aussi le FAIR, bourse de démarrage pour
les artistes repérés qui le mène à préparer
parmi d'autres deux des scènes hexagonales phares: les Transmusicales
de Rennes et les Eurockéennes de Belfort. Avec son show lubrifié
à l’huile de moteur V12, Grand Petit Homme affronte en
solo les Cadillac du rock international. En Suisse, il partage l'affiche
avec T-Model Ford (l’une de ses idoles). A Bagnols en 99, il se
produit pour la première fois en ouverture des Simple Minds grâce
une fois de plus à Noir Désir (il renouvellera plus tard
l’opération). Mais l’un de ses tours de force reste
sans doute le concert effectué à la suite de Metallica
où, déployant à lui seul un son équivalent
au Black Album des stars du hard metal, il parvient à capter
un public déjà rassasié en décibels. A l’instar
de ce rêve de cucurbitacée sonique réalisé
à la barbe de ses imprécateurs, Vodo se forge une solide
notoriété de performer.
Kangourous
et petits cochons
Toujours sous l’action du Pastis français et de la Guiness
anglaise, son second album 69 Stereovox sort en 2000. La tournée
qui s'en suit lui permet de toucher un public plus large en Outre Manche.
L’immersion anglo-saxonne lui permet de rencontrer de nombreux
combos comme Gallon Drunk ou Country Teasers… Grâce au travail
de ses deux labels et l’utilisation maîtrisée d’internet,
sa production touche des antipodes souvent inaccessibles à beaucoup
de rockers comme le Japon, le Canada, les Etats Unis et l'Australie
par l’intermédiaire de EMI qui publie l’album au
pays des kangourous. Mais pour Petit Vodo, la dynamique positive ne
s’arrête pas là. Greg Werkman, directeur du label
Ipecac Recordings (The Melvins) et manager de Mike Patton (Mister Bangle)
lui téléphone de son QG de Los Angeles pour lui annoncer
que Mike était tombé sur l’un de ses titres, «
Special Secator », sur une obscure compilation pirate aux Etats
Unis. Mike, sous l’émotion, sollicitait Vodo pour les premières
parties de la tournée européenne de Mister Bungle. Depuis,
Mike Patton et Vodo sont restés très liés. Pour
preuve de cette amitié, lors du Festival de Dour en 2002, Mike,
estimant que Vodo était la seule personne susceptible de le comprendre
ce jour là, vira la presse qui envahissait sa loge pour passer
du temps avec lui.
En France, Petit Vodo apparaît sur pas mal d’affiches, notamment
aux côtés des Little Rabbits, Dyonisos ou Mickey 3D…
Dans ce fil continu de bitume, il lui arrive tout de même d’apparaître
en terre bordelaise, pour quelques concerts ou collaborations avec des
artistes amis tels Les Oisillons Tombés du Nid, duo avec lequel
deux titres, « Bravo » et « Dans une voiture »,
avaient été enregistrés dans le cadre de la pépinière
du Krakatoa. Malgré quelques singles édités à
cette époque (voir discographie en fin d’article), les
compositions s’accumulent et les promesses des majors tardent
à se concrétiser. Sébastien décide de créer
son propre label, les Disques Atomic, qui met au monde en 2002 le premier
album de son ami Eric Bling et un peu plus tard celui de The Henries.
Quatre ans vont s’écouler entre 69 Stereovox et la sortie
du troisième opus, A Little Big Pig With A Pink Lonely Heart.
Plus abouti et introspectif que les précédents, le disque
rend hommage en filigrane à Little Big Man et à Sergent
Pepper’s lonely heart club band. Enregistré pendant la
canicule de 2003 entre deux tourneries de ventilateurs, les climats
suintants y sont rafraîchis par des voix féminines. La
presse élogieuse encensera la galette de qualificatifs charnels
et magnétiques. Les maquettes accumulées en quantité
liquides depuis le début du XXIe siècle ne tardent pas
à livrer également leurs mystères. Rare And Well
Done, volume 1 sort en 2005 avec ses 14 titres gorgés de nouveaux
sucs. Durant cette période, Petit Vodo se produit à nouveau
sur scène, passant du power solo au trio, ou accompagné
de la troupe du spectacle de danse Heroes, d’Emmanuel Huynh, dont
il a signé la bande originale.
Vodo
in Paradise
En 2006, l’album charnière Paradise voit le jour sur le
label marseillais Lollipop. Un peu à l’étroit dans
un costume de bluesman, Petit Vodo y ouvre quelques nouveaux horizons.
Pour cela, il bénéficie entre autres de la collaboration
de ses bassistes préférés, Laurent Domenech et
Valoy, celle de Guillaume « The Film », présent au
Fender Rhodes sur le titre « A black girl in my heart »
et de Miss Caroline à la batterie qui accompagne aussi Sébastien
en live. Comme tiré d’une bande originale de cartoon sixties,
revu par Captain Beefheart et remixé à la sauce Vodo,
le titre « Poordavycrockettravels » promet de passer sur
plus d’une platine. Le 2 février 2007, Petit Vodo projette
de fêter son dixième anniversaire avec divers invités
(Red, Hell’s Kitchen, Eric Bling…) sur la scène du
Krakatoa, lieu de son premier vrai concert effectué dix ans plus
tôt.
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